Les Indignés de San Francisco

J’ai démarré ma journée, un peu tard, en me posant cette question :

‘What’s the meaning of life?’, « Quel est le sens de la vie ? »

J’ai rejoint le campement Occupy SF au 10 Market Street près du port de San Francisco. Arrivée sur les lieux, je ne savais pas très bien comment m’y prendre.  A l’entrée, j’avais vu sur le tableau des activités qu’il y aurait une réunion des facilitateurs à 16h00. Je me suis faufilée entre les tentes, marchant sur des tapis et des carpettes. L’endroit n’était pas des plus décents. Une tente rose abritait une réunion et je ne voulais pas déranger. Quelques informations, pas toujours compréhensibles, étaient affichées.

Heureusement, des gens m’ont abordée et je me suis vite sentie plus à l’aise. L’un des premiers hommes à qui j’ai parlé est forgeron dans une autre région. Il a décidé de ne pas avoir de logement. Pour lui, un abri devrait être fourni par l’Etat. Il trouve que c’est ridicule de payer pour cela. Je crois qu’il possède un lopin de terre. Il n’a pas souhaité que je le prenne en photo. Un autre m’a dit qu’il a arrêté son voyage ici et a proposé de partager sa tente avec d’autres. Un vendeur de téléphones m’a montré l’une des parcelles de terre que les occupants cultivent.

Au début, les réunions m’ont semblé désorganisées, d’autant que l’occupation a commencé le 17 septembre 2011. Cela fait donc plus de trois mois. Les participants avaient du mal à s’accorder, même sur les sujets des discussions. Ils étaient mal préparés. Toutefois, au fur et à mesure des conversations, j’ai capturé une image plus positive : ils essayaient de s’organiser vaille que vaille et d’être  cohérents.

Il y a avait des gens de tous horizons, certains au tempérament plus agressif, d’autres pacifique. Un homme plus âgé que la moyenne a expliqué qu’il s’était rendu dans plusieurs Occupy et qu’il fallait persévérer car les problèmes surgissent souvent au départ et qu’il est possible de les surmonter. Apparemment, la semaine dernière avait été difficile. Il y avait eu des problèmes à cause de ceux qui abusent de l’alcool et des drogues et commettent des actes illégaux. Quelques altercations se sont produites avec la police .

J’ai remarqué chez un nombre d’entre eux un comportement dénotant une envie de reconnaissance. De là également la difficulté de s’entendre, même si des règles ont été fixées, tels que le tour de parole et le respect. C’est une dynamique de politique qui se joue même s’ils mettent l’accent sur le consensus. Cela me fait penser au film « The Beach », où malgré les meilleures intentions, les protagonistes échouent à créer une communauté car l’une d’eux prend le pouvoir sur les autres et impose sa domination.

Au cours de la réunion, un « native American » a prôné le modèle amérindien, évoquant l’importance d’un leader et demandant d’accorder plus de valeur à la famille. L’un des points de discussion fut d’ailleurs : « doit-on instaurer la  diversité dans les comités de liaison ? ». Ces comités, d’après ce que j’ai compris, servent à faire le lien entre la communauté et la municipalité.

La réunion a abordé la question de l’éviction du campement, le maire ayant proposé de le déplacer à un autre endroit. Des pour et contre ont émergé. Une jeune femme a expliqué que, bien que ne campant pas, elle est très solidaire du mouvement. Elle a lié la requête du maire au fait qu’en janvier aura lieu un feu d’artifice au port et que cela ferait mauvais genre d’avoir un campement juste à côté des festivités.

Plus d’humanité !

J’ai demandé à l’un d’entre eux, qui semblait averti, ce qu’ils voulaient obtenir. Il m’a répondu qu’ils demandent que soient garantis les droits humains fondamentaux tels que l’accès à la santé et à l’éducation. Il a comparé les Etats-Unis à l’Europe et a cité l’exemple de San Francisco qui, bien que ville riche, compte de nombreux sans-abris. Les Américains ont investi beaucoup d’espoirs dans leur président, mais Obama les a déçus. Cet homme a expliqué que, pour gagner les élections, il faut beaucoup d’argent, donc les politiques ont besoin des riches. J’en conclus que les premiers rendent service aux seconds qui le leur rendent bien. Il a déclaré, en outre, que les prisons sont pleines de pauvres et qu’ici, on ne soigne pas les malades mentaux, on les laisse plutôt dans la rue. Il a ajouté qu’il accueille le capitalisme, mais qu’affirmer que le business va tout régler (« business will take care of everything ») est un leurre car les gens d’affaires s’intéressent uniquement au profit (« what interests business is only profit »). Il aurait souhaité que les Etats-Unis deviennent plus comme l’Europe, mais c’est le contraire qui se produit : l’Europe se rapproche de nous (« Europe comes to us »).

Avant la fin de la réunion, un jeune homme a pris la parole pour se présenter. Il se prénomme Arthur et vient de la Provence en France. Nous avons passé un moment ensemble à bavarder. Il m’a dit qu’il est arrivé il y a un mois avec un visa de touriste. Il a un peu travaillé pour une agence de voyage qui organise des tours à vélo. Il réparait les vélos et a pris un vélo à son tour pour descendre bientôt la côte californienne, peut-être jusqu’au Mexique. Arthur m’a raconté qu’il a laissé son appart et son matériel de sport en France pour vivre une nouvelle expérience et améliorer son anglais.

Vers 19h00, j’ai pris congé de ces personnes avec qui j’avais sympathisé. J’avais froid depuis longtemps. La nourriture servie n’était que du riz rationné. Heureusement que j’avais apporté un sandwich.

Je retire de cette expérience un regain de foi en l’humanité. Cette communauté dont la vision est définie par ses membres avec des mots simples comme « love », « peace », « solidarity », « liberty », « history », « revolution », concerne l’humanité. Que l’on soit optimiste ou pessimiste, tout le monde – à part quelques exceptions près – se préoccupe de l’humanité et de son avenir. Nous sommes aussi nombreux à aspirer à un monde meilleur, plus juste, plus égalitaire.

Je préconise de faire son devoir de citoyen : s’informer, voter, mais aussi essayer de ne pas être indifférent et agir chacun à son échelle. Pour moi, les gens dans la rue sont le reflet de notre société, le signe qu’elle se déprécie. On laisse des gens tomber. Il est difficile de savoir ce qu’être sans-abri signifie sans l’avoir jamais vécu. J’ai vu l’envers du décor de San Francisco : ses démunis. En empruntant Market Street pour rentrer, j’ai croisé un nombre choquant de clochards sur le trottoir bordé de grands magasins. Dans notre société de surconsommation, trop de gens n’ont pas les moyens d’assouvir les besoins primaires comme manger. Je prédis que la situation ne fera qu’empirer si le dédain des plus riches, le « 1 % » de la population, et l’apathie générale des 99 % restants continuent d’exister. Nous sommes à un moment critique de l’histoire. Nous avons le pouvoir d’écrire une nouvelle page.

Ensemble, on est plus forts.

Pour en savoir plus sur Occupy SF : http://occupysf.com/

3 réponses à “Les Indignés de San Francisco

  1. Témoignage de grande sensibilité et d’une qualité exceptionnelle. Un grand talent pour exprimer et illustrer tes convictions, ta démarche et la vision prospective de notre monde afin que toutes et tous nous soyons meilleurs, les uns pour les autres. Merci

  2. On en parle que tres rarement de ces personnes quand on parle de cette si grande,puissante et modele de ville depuis notre vieux continent.
    Quels sont les profils de ces personnes?il y a t il des utopistes? Des « 68tar ds?

  3. C’est très vrai, Thibaud : San Francisco véhicule de loin l’image d’une ville grandiose. C’est une très belle ville, mais l’envers du décor révèle les imperfections. Il y a d’ailleurs aussi un Occupy Los Angeles (http://occupylosangeles.org/). Les Etats-Unis se démarquent à plusieurs égards de nos pays européens. Encore là, il ne faut pas généraliser : différents systèmes politiques existent.
    Les sans-abris sont des cas extrêmes. Je ne pourrai t’en dresser le portrait de crainte de généraliser. Il m’a été difficile de communiquer et de comprendre le propos du mendiant que j’ai abordé (il disait avoir un logement).
    A Occupy SF, il y a vraiment une palette de participants, campeurs ou non, chacun avec son histoire et son rêve. Certains demandaient des jobs.
    Est-ce que vouloir un monde meilleur, plus juste est une utopie ? Pour certains, c’est une question de survie.
    Il faut savoir que même des personnes en emploi ont du mal à joindre les deux bouts, compte tenu du coût élevé de la vie tandis que les salaires ne suivent pas. C’est sans parler du coût prohibitif de l’enseignement et de la santé.
    Pour conclure sur une note positive, je trouve que les gens sont généralement chaleureux et serviables. Il est facile de parler à tout le monde. J’ai remarqué que dans les pays anglo-saxons, une solidarité opère comme pour combler l’absence de l’Etat.

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